Arto Paasilinna est décédé le 15 octobre dernier. Il est l'auteur d'un grand nombre de romans dont la plupart sont traduits en français. Le plus connu est sans doute Le lièvre de vatanen... Mais il y a aussi Le cantique de l'apocalypse joyeuse , Le meunier hurlant, etc. 

Je suis bien triste de ne plus pouvoir espérer le rencontrer un jour, mais attention, c'est un farceur, méfiez-vous : si vous croisez un jour un ours bizarre, un vieillard goguenard, une fantastique empoisonneuse, un homme heureux, ou un ange gardien déjanté, soyez prêt.e à tout ! Avec Arto, cela en vaut la peine !

J'ai voulu lui rendre hommage, la semaine passée, en lui dédiant le texte de Victor Hugo, un autre ami de voyage... Cette semaine, je baisse en gamme : les lignes qui suivent sont issues de mon dernier livre, Nordkapp (septembre 2017), et disent un mot de Arto, vu depuis les chemins de la très accueillante - et fantasque - Finlande !  

 

« F comme fantasque.

Raatama s'offre en village. Les maisons y sont groupées au flanc d'un coteau, à l'aplomb d'un large virage à gauche qui l'enserre. A droite, la station-service-restaurant-S-Market. Premier signe, aujourd'hui, de présence humaine : l'heure d'un petit café est ici l'heure à laquelle on le trouve. Je dépose mon sac dans le sas "services" de la supérette. Un couloir, à droite, conduit au bar. Face à moi, rivé derrière sa caisse, un colosse en blouse blanche. Peut-on boire un café ? C'est fermé, mais viens par là, on va voir. C'est fermé, mais la cafetière n'est pas vide, alors on peut avoir un café. Combien, le café ? C'est fermé, alors le café est gratuit. A cet instant précis, mon interlocuteur qui explose de joie, me file de grandes tapes dans le dos et se répète à plusieurs reprises. Il ne s'en remet pas. Mes courses deviennent un formidable moment de fraternité. Alors, je pense à Arto. Dès le premier soir, j'avais bien trouvé un peu décalé le gérant de l'hôtel. Chez Pasi et Eija, nous avons parlé de lui : Arto Paasilinna. Pasi disait "Arto", comme pour un membre de la famille. J'ai alors compris qu'il ne serait pas mon invité dans ce chapitre, mais que bien au contraire, mon périple finlandais se ferait sur ses terres, à ses conditions, au milieu de ses personnages. Et chaque jour, j'ai appris à les reconnaître, au hasard des situations et des rencontres. Même en Norvège !

Ainsi du chauffeur de car, croisé au milieu de la bourrasque de neige, sur la route du plateau, qui stoppa son véhicule au milieu de la chaussée, sans se préoccuper d'un hypothétique passage, pour parler de mon voyage, de la marche, du nord, de la neige… Ainsi de la maison des bois, du sauna au bord du lac, de ces femmes hermétiques à l'anglais, la bibliothèque pleine de grands romans du siècle, notamment d'auteurs français, héritage de leur mère, leur aisance à m'accueillir, leur aplomb et leur générosité. La conversation via la tablette, l'arrivée nocturne des cousins… Ainsi du village qui n'en était pas un - où je logeai au sous-sol – qui devait me livrer lui-même, au matin, son explication : station touristique d'hiver, gîtes touristiques, hôtels et centres de vacances vides en ce mois de septembre finissant… Ainsi de cet homme fermé, bourru, un brin hostile, mais qui tint quand même à me renseigner, sans un mot hormis le suomi, accroché à la laisse de ses deux chiens agressifs, m'indiquant toutes les maisons du village, où je serais accueilli, c'est sûr... toutes sauf la sienne, pourtant la plus proche… Ainsi, plus loin, de ce chef d'équipe de prospecteurs finlandais, cherchant du cuivre en Norvège, qui me dirait, au petit-déjeuner, en tenue de chantier, l'histoire de la Finlande, de ses guerres, des rouges et des blancs, de Lénine, "le seul qui ait jamais fait quelque chose pour ce pays" ! Je saurai, maintenant, lisant les ouvrages de Arto Paasilina, répondre à la question : où va-t-il chercher tout ça ? Il lui suffit de regarder vivre autour de lui, ce peuple drôle, fantasque, plein d'énergie, humble et tellement généreux ! »